Depuis 2013, l’ECPAD est partenaire de la Fondation de la Résistance et de la Fondation pour la mémoire de la Déportation en tant que centre des archives audiovisuelles du ministère de la défense.

Dans ce cadre, l’ECPAD met à disposition des candidats photographies et films commentés par ses documentalistes.

Thème 2019-2020 :
«  1940, ENTRER EN RÉSISTANCE. COMPRENDRE, REFUSER, RÉSISTER  »

Ressources pour l’année 2019-2020

1. PHOTOGRAPHIES PRÉSENTES DANS LA BROCHURE OFFICIELLE :

Photographie n°1 : « Eclaireurs-skieurs du 199è BCHM en position de tir, au-dessus de Chamonix »
1er octobre 1939 – 31 mars 1940
©Vierot/SCA/ECPAD/DG 94 1224
Photographie n°2 : « À Esch-sur Alzette (frontière franco-luxembourgeoise), des réfugiés croisent un camion de l’armée armée française »
10 mai 1940
©Photographe inconnu/SCA/ECPAD/3 ARMEE 56 C L1246
Photographie n°3 « Campagne de France. Passage de la Meuse
par des éléments de la 10. Panzer Division »
15 mai 1940-20 mai 1940
©Photographe inconnu/ECPAD/DAT 16 L 39
Photographie n°4 « Evacuation d’un blessé vers un poste de secours dans Dunkerque »
10 mai-4 juin 1940
©Gattegrio/SCA/ECPAD/MARINE 293-4122

2. ALBUM DE PHOTOGRAPHIES : L’EXODE (MAI-JUIN 1940)

Le nouveau thème du CNRD permet de questionner autrement les photographies françaises et allemandes de l’exode de mai-juin 1940, conservées à l’ECPAD.

L’évacuation des populations proches de la ligne Maginot commence dès la déclaration de guerre en septembre 1939, selon un plan conçu et maîtrisé par l’Etat, qui concerne quelques 200 000 personnes. L’exode que nous étudierons  ici  commence avec la campagne de France, quand celle-ci  jette sur les routes des populations  de plus en plus nombreuses, en dehors de tout plan étatique : aux réfugiés belges et luxembourgeois (2 millions de personnes), à partir du 10 mai 1940,  s’ajoutent  les populations françaises (entre 6 et 8 millions de personnes quittent les départements du nord, de l’est de la France et de la région parisienne), qui fuient les bombardements (dont la crainte est accentuée par les souvenirs de la 1ère guerre mondiale et les événements récents de la guerre d’Espagne) et l’avancée de l’armée allemande.

Cet exode, inédit par son extrême intensité, se nourrit de la débâcle militaire et de l’attitude des pouvoirs publics, qui, après avoir masqué la situation réelle du pays, s’y dérobent. Les conditions défaillantes de l’information offrent aussi un terreau fertile à toutes les rumeurs, qui prolifèrent au sein d’une population sidérée. L’exode se transforme alors en traumatisme collectif, ce dont témoignent les récits publiés dès la fin de l’année 1940. La suite de la guerre laisse cependant cet épisode quelque peu en dehors du travail de mémoire.

Cet album de photographies est aujourd’hui l’occasion de réinterroger les liens qui ont pu se nouer entre l’expérience de l’exode et le choix d’une possible entrée en résistance, selon les trois temps (comprendre-refuser-résister) dégagés par le sujet du concours.

Photographie n°5 « Rassemblement de la population de Thionville avant d’être évacuée, embarquée dans des autobus »
10 mai-31 mai 1940
©Photographe inconnu/SCA/ECPAD/3ARMEE 60 C-1307
Photographie n°6 « Exode de la population de Thionville et des communes environnantes »
10 mai-31 mai 1940
©Photographe inconnu/SCA/ECPAD/3ARMEE 60 C-1318

Si les photographies 5 et 6 montrent toutes deux l’aide des soldats français apportée à la logistique du départ, elles s’opposent aussi et se complètent : les cadrages et les scènes représentées insistent pour l’une – au premier plan,  occupant plus de  la moitié de l’image-sur les effets personnels, ballots et petit mobilier que les réfugiés emportent avec eux,  dont l’entassement hasardeux révèle à lui seul l’absurde de la situation, pour l’autre sur les individus, dont l’agglutinement laisse affleurer la fébrilité du départ précipité, mais aussi la vivacité toujours présente, grâce au regard d’une enfant. Comment disposer alors des armes de réflexion nécessaires pour comprendre l’effondrement en cours du pays, quand, dans le bruit et la cohue, on s’inquiète de savoir quelles places restent dans les trains pour les aînés ou les plus jeunes, et que la peur des bombardements et des gaz toxiques (chacun porte en bandoulière l’étui contenant un masque de protection) s’ajoute ?     

Photographie n°7 « Groupe de réfugiés traversant le village de Haguenau (Bas-Rhin) »
1er mai-31 mai 1940
©Photographe inconnu/SCA/ECPAD/5 ARMEE 48 E 631
Photographie n°8 « Colonne de charrettes transportant des réfugiés de l’exode. Bas-Rhin »
1er mai-30 mai 1940
©Photographe inconnu/SCA/ECPAD/5 ARMEE 48 E 633

Les photographies 2, 7 et 8 nous mènent sur les routes de l’exode, plutôt au début du voyage, quand le Service cinématographique de l’Armée a encore les moyens de capter la fuite des populations, privées cette fois-ci de toute protection de l’Etat. Reprenons les témoignages écrits sur cet épisode, qui enrichissent notre regard sur ces clichés : ils racontent une panique collective, des parcours lents et chaotiques, un sentiment d’apocalypse. L’historien rappelle de son côté que 90 000 enfants sont alors perdus par les familles, que les journaux de l’été 1940 fourmillent, après l’armistice, d’avis de recherche pour réunir les parents séparés dans la tourmente des événements.

L’iconographie du réfugié est à cette époque, depuis la guerre d’Espagne et la Retirada des républicains, déjà installée dans les représentations collectives : une file de victimes fragiles s’allonge sur les routes, dans une impuissance totale, ce que peuvent effectivement montrer les clichés 2, 7 et 8.  Se voir à son tour dans ce miroir est un choc pour la population française. Ce choc se cristallise très vite en traumatisme, à l’aune de la réflexion sur la psychologie des foules qui a largement pénétré dans la société des années 1930, et qui voit d’abord dans la masse un acteur irrationnel, à la limite de l’humanité. La mémoire collective de l’exode s’est ainsi construite en partie sur ce paradigme, patent dans de nombreux témoignages ou romans s’y référant (La lie de la terre d’Arthur Koestler, Suite française d’Irène Némirovsky par exemple).

Les photographies 2-7 et 8 peuvent effectivement appuyer une argumentation qui souligne la réalité de la panique collective des mois de mai et juin 1940 ; il est aussi possible, en prenant conscience de certaines similitudes entre ces mouvements massifs de populations et de nombreux flux migratoires actuels, de proposer des pistes complémentaires de compréhension de ces images.

Dans leur livre paru en 2012, Outcast Europe (Refugees and Relief Workers on an Era of Total War, 1936-1948), Sharif Gemie, Fiona Reid, Laure Humbert et Louise Ingram, insistent sur le fait que les réfugiés de l’exode, (comme les réfugiés actuels), capables de prendre des décisions, développent de véritables stratégies de survie, loin de l’image d’une foule irrationnelle. Deux photographies permettent ici d’aller dans ce sens : la photographie n°9 pourrait ainsi montrer la pertinence du choix d’un abri temporaire dans un bois, sur la route de l’exode ou pour échapper aux bombardements d’une ville ; la photographie n°10 nous permet peut-être d’aller plus loin : les signes évidents de fatigue sur les visages sont effectivement éclipsés par la force d’un seul regard, qui suscite notre attention, parce qu’ aiguisé par une volonté farouche, celle d’une adolescente qui défie, par le truchement du photographe, la situation dans laquelle elle se trouve. Proposons alors de croiser cette photographie avec d’autres sources écrites, comme le Journal de guerre de Georges Sadoul, qui note que certains Français font brûler leurs maisons avant de partir, refusant ainsi de se soumettre à la présence allemande. Il est ainsi tentant d’avancer l’hypothèse selon laquelle des volontés farouches de ne pas subir la déroute du pays se sont manifestées dans l’exode, sans laisser de traces facilement repérables, et que ces volontés farouches ont pu constituer le terreau de refus plus tardivement et plus clairement exprimés.

Il est certain que l’histoire de l’exode doit être relue dans la diversité de ses récits. Le sujet du concours du CNRD, cette année, en se penchant de façon très fine sur les étapes intellectuelles de l’entrée en résistance dès 1940, offre l’occasion de préciser quel rôle l’exode a pu jouer dans la cristallisation de certaines attitudes de refus, sans même, peut-être, au préalable, que la compréhension de l’effondrement du pays ait été entière.

Photographie n°9 « Un groupe de réfugiés fait une halte dans un bois du Bas-Rhin »
1er mai-31 mai 1940
©Photographe inconnu/SCA/ECPAD/5 ARMEE 48 E 627
Photographie n°10 « Groupe de réfugiés à Thionville »
10 mai-31 mai 1940
©Photographe inconnu/SCA/ECPAD/3ARMEE 60 C-1336

Enfin peut-on mobiliser une dernière photographie des fonds de l’ECPAD pour envisager d’autres lectures des images des mois de mai-juin 1940. Avec le cliché pris par des photographes de l’armée de l’air allemande des casques français, abandonnés et éparpillés au sol, on imagine facilement un mouvement de panique parmi les soldats. Moteur de l’exode des civils, cette débâcle est, par cette photographie, transformée en humiliation. Le pays, pourtant convaincu de la force de son armée, voit ici sa puissance réduite à néant.

Le regard que nous portons aujourd’hui sur cette image est nourri d’autres images témoignant du néant. Est ici en préparation un nouveau rapport à l’ennemi, qui doit le faire disparaître pour mieux revendiquer la victoire.

« Casques français abandonnés après la capture de soldats. Département du Nord »
21 mai-17 juin 1940
©Photographe inconnu/Luftwaffe K.B.K. 4/ECPAD/DAA 331 L 08