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    L’ouverture des archives des essais nucléaires en Polynésie française

    Publié le 1 juillet 2020

    L’ouverture des archives relatives aux essais nucléaires français en Polynésie constitue l’une des opérations archivistiques les plus ambitieuses conduites par l’État au cours des dernières décennies. Cette démarche est née de la convergence entre une demande ancienne de la Polynésie française, les attentes exprimées par le monde de la recherche et une volonté politique affirmée au plus haut niveau de l’État. Elle a conduit à la mise en place d’un dispositif de gouvernance inédit réunissant, autour d’objectifs communs, les administrations concernées, les services d’archives de l’État et les représentants polynésiens.
    Au sein de ce dispositif, l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) a joué un rôle particulier. Conservant des fonds d’archives photographiques et audiovisuelles produites depuis les débuts du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP), il a accompagné l’ouverture juridique des fonds par une politique volontariste de numérisation, de diffusion et de valorisation destinée à rendre ces archives effectivement accessibles au plus grand nombre.

    Une décision politique marquant une rupture

    La question de l’accès aux archives relatives aux essais nucléaires en Polynésie française n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, les chercheurs soulignaient les difficultés rencontrées pour accéder aux archives, notamment en raison de la présence de nombreux documents classifiés et de procédures de déclassification souvent longues et complexes.

    Lors d’une table ronde organisée à Paris les 1er et 2 juillet 2021 entre l’État et la Polynésie française, à laquelle participe le président de la République, Emmanuel Macron, cette question apparait comme une priorité. Les représentants polynésiens demandent alors un accès élargi aux sources historiques afin de mieux documenter l’histoire du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) et les conséquences des essais nucléaires sur la société polynésienne. L’enjeu n’est pas seulement historique. Il s’agit aussi de mieux comprendre les conséquences sanitaires, environnementales, sociales, économiques et culturelles des essais nucléaires et de contribuer à un apaisement des mémoires.

    C’est toutefois lors du déplacement présidentiel à Papeete, à la fin du mois de juillet 2021, que la décision politique est publiquement formulée. Dans son discours, Emmanuel Macron reconnaît explicitement « la dette » de la Nation envers la Polynésie française pour avoir accueilli les 193 essais nucléaires français. Il inscrit l’ouverture des archives dans la démarche de vérité engagée par l’État et demande que l’ensemble des fonds soit rendu accessible, à l’exception des seules informations dont la divulgation serait susceptible de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation.

    La réponse apportée par l’État constitue un changement de paradigme. Alors que les opérations de déclassification menées jusque-là étaient ponctuelles, limitées à certains corpus documentaires ou à des demandes individuelles, la décision est prise de mettre en œuvre une politique globale d’ouverture fondée sur un principe simple : rendre accessibles toutes les archives qui peuvent l’être légalement et limiter les restrictions aux seules informations dont la divulgation pourrait contribuer à la prolifération nucléaire.

    Cette orientation bénéficie également d’un contexte juridique favorable. La loi du 30 juillet 2021 relative à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement clarifie l’articulation entre le régime du secret de la défense nationale et celui de la communicabilité des archives publiques. Les documents dont les délais légaux de communication sont échus deviennent communicables de plein droit, sans nécessiter de procédure matérielle préalable de déclassification. Cette évolution lève un obstacle majeur qui compliquait jusqu’alors l’accès aux archives classifiées.

    Une gouvernance interministérielle hors norme

    La singularité de cette opération tient également au dispositif de gouvernance mis en place pour la conduire.

    Dès l’été 2021, avant même l’installation officielle de la commission, les services d’archives concernés entreprennent un vaste travail de cartographie des fonds documentaires relatifs aux essais nucléaires et à leurs conséquences. Des réunions associant archivistes et experts du nucléaire permettent de définir une méthodologie commune et d’établir une doctrine partagée concernant les informations susceptibles de demeurer protégées.

    Cette phase préparatoire débouche sur la création, le 5 octobre 2021, de la commission d’ouverture des archives des essais nucléaires en Polynésie française. Placée sous l’autorité de la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, chargée de la Mémoire et des Anciens combattants, Geneviève Darrieussecq puis Patricia Mirallès, cette instance réunit notamment les représentants de la Polynésie française, les Archives nationales, le Service historique de la Défense, l’ECPAD, le Centre des archives diplomatiques, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), ainsi que les différentes administrations concernées.

    Cette commission présente plusieurs caractéristiques notables qui vont assurer sa réussite.

    D’abord, elle associe directement les représentants polynésiens aux travaux. Cette participation ne relève pas d’une simple consultation. Les attentes exprimées par la Polynésie française contribuent à redéfinir le périmètre même de l’opération. Il ne s’agit plus seulement d’ouvrir les archives techniques relatives aux 193 essais nucléaires réalisés entre 1966 et 1996, mais de prendre en compte l’ensemble des archives permettant de documenter les conséquences sanitaires, environnementales, économiques, sociales, culturelles et mémorielles du fait nucléaire en Polynésie.

    Ensuite, la commission est conçue comme un organe de pilotage opérationnel. Elle suit concrètement l’avancement des travaux, coordonne l’action des différents services, fixe les priorités et favorise la résolution rapide des difficultés rencontrées. Cette organisation permet d’éviter le cloisonnement institutionnel souvent observé dans les grands projets archivistiques impliquant plusieurs administrations.

    Enfin, la démarche retenue privilégie la progressivité. Plutôt que d’attendre l’achèvement de l’ensemble des travaux, les archives sont rendues accessibles au fur et à mesure de leur traitement. Cette logique permet d’obtenir rapidement des résultats visibles pour les chercheurs et le public.

    Parallèlement à l’ouverture des archives, la ministre déléguée encourage le développement d’actions de valorisation : création d’une page thématique sur le portail Mémoire des hommes, soutien à la recherche universitaire, financement d’un contrat doctoral, accompagnement du projet polynésien de centre de mémoire, développement de documentaires, d’expositions et d’autres formes de médiation culturelle.

    L’ECPAD : de la déclassification à l’accessibilité des archives

    L’ECPAD occupe une place particulière en raison de la nature même des fonds d’archives qu’il conserve. Parmi ceux-ci, les essais nucléaires en Polynésie occupent une place importante. Dès 1964, des opérateurs de l’Établissement cinématographique des armées puis de l’Établissement cinématographique et photographique des armées sont déployés dans le Pacifique pour documenter les activités du CEP.

    Les collections conservées par l’établissement constituent aujourd’hui l’un des ensembles iconographiques les plus riches sur cette histoire. Elles couvrent aussi bien la construction des infrastructures, les campagnes d’essais, les activités militaires et scientifiques, les opérations de décontamination, les visites officielles, les conférences de presse ou les campagnes de communication institutionnelle que la vie quotidienne en Polynésie durant la période du CEP.

    La commission d’ouverture a fixé un objectif clair : examiner l’ensemble de ces fonds au regard du nouveau cadre juridique applicable aux archives. Le résultat est particulièrement significatif puisque toutes les archives audiovisuelles relatives aux essais nucléaires conservées par l’ECPAD sont désormais déclassifiées.

    Mais l’établissement a choisi d’aller au-delà de cette seule dimension juridique. Très tôt, la question de l’éloignement géographique de la Polynésie française est apparue comme un enjeu majeur. L’ouverture des archives ne pouvait se limiter à leur consultation en salle de lecture au fort d’Ivry-sur-Seine.

    L’ECPAD a donc engagé une politique volontariste de numérisation et de diffusion. Des crédits ont été réorientés vers le traitement prioritaire de ces collections. Des opérations de restauration et de reconditionnement ont été conduites. Des moyens humains spécifiques ont été mobilisés afin d’accélérer la mise à disposition des documents.

    Les résultats obtenus témoignent de l’ampleur de cet engagement. Plus de 26 000 photographies sont aujourd’hui numérisées et librement consultables. Plusieurs centaines de vidéos et de films ont également été traités et rendus accessibles. Une part importante de ces archives est désormais disponible directement sur le site de l’ECPAD, permettant une consultation à distance depuis la Polynésie comme depuis n’importe quel autre territoire.

    Cette politique d’accessibilité s’accompagne enfin d’un important travail de valorisation. L’ECPAD participe à la production de documentaires historiques, accompagne des projets universitaires, soutient des initiatives artistiques, prête des archives pour des expositions et développe des partenariats destinés à favoriser la diffusion de ces images auprès de tous les publics.

    À la date de publication de ce texte, et alors que les archives du département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN) de la délégation générale pour l’armement (DGA) sont en cours de versement, les chiffres sont les suivants :

    Pour la photographie

    • 10 575 négatifs ont été reconditionnés et 118 restaurés ;
      • 27 575 références sur 28 500 ont été numérisées et sont consultables dans la base de données accessible en médiathèque (96,75 %) ;
      • 20 977 références sur 28 500 sont consultables sur le site des archives en ligne de l’ECPAD (73,6 %).

    Pour la vidéo

    • 539 références sur 680 ont été numérisées et sont consultables dans la base de données accessible en médiathèque (79 %) dont 438 rushes sur 552 (79 %) ;
      • 497 références sur 680 sont consultables sur le site des archives en ligne de l’ECPAD (73 %).

    Pour le film

    • 66 références sur 102 ont été numérisées et sont consultables sur la base de données accessible en médiathèque (65 %) ;
      • 49 références sur 102 consultables sur le site des archives en ligne de l’ECPAD (48 %).

    Laurent Veyssière – 23 juin 2026

    Vidéo : Conséquences des essais nucléaires en Polynésie française : la gestion et l’ouverture des archives

    Retrouvez la table ronde organisée par la commission d’enquête relative à la politique française d’expérimentation nucléaire, à l’ensemble des conséquences de l’installation et des opérations du Centre d’expérimentation du Pacifique en Polynésie française, à la reconnaissance, à la prise en charge et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, ainsi qu’à la reconnaissance des dommages environnementaux et à leur réparation :

    • Gilles Andreani, Président de la Commission du secret de la défense nationale (CSDN) ;
    • Bruno Ricard, directeur des Archives nationales ;
    • Evence Richard, directeur de la mémoire, de la culture et des archives du ministère des Armées ;
    • Laurent Veyssiere, directeur de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) ;
    • le Général de brigade Gilles Haberey, chef du Service historique de la Défense (SHD) par intérim ;
    • Nadine Marienstras, cheffe du service historique de la Défense, Sylvie Le Clech, directrice adjointe des archives diplomatiques du ministère de l’Europe et des affaires étrangères ;
    • Marion Veyssiere, directrice adjointe du Musée national de la Marine, ancienne conseillère chargée des archives auprès de Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, chargée de la mémoire et des anciens combattants, puis de Patricia Miralles, Secrétaire d’État auprès du ministre des Armées, chargée des Anciens combattants et de la Mémoire.