Stéphane Launey, actuellement archiviste à la division chargée des fonds iconographiques au Service historique de la Défense (SHD), présente un parcours atypique. Après un début de carrière dans un métier technique en lien avec la construction navale, il décide, par goût pour l’Histoire, de reprendre ses études. En 2001, il intègre le Service historique de l’armée de Terre, basé au château de Vincennes. Depuis, il mène de front sa carrière professionnelle et sa formation d’historien jusqu’à la soutenance, en 2017, de sa thèse de doctorat, accessible en ligne depuis peu : Pellicules en uniformes : le cinéma au service des forces armées françaises, septembre 1919 – juin 1940.

1/ Pouvez-vous nous présenter votre sujet de thèse de doctorat et nous préciser en quoi les recherches à l’ECPAD vous ont été utiles ?

Lorsqu’en 2010, je me suis posé la question d’un sujet de doctorat, mon choix s’est porté sur l’emploi du cinéma par les forces armées françaises entre 1919 et 1940, notamment parce que le Service historique de la Défense (SHD) conservait des cartons non exploités sur le sujet de l’instruction par le film. Pour un historien, c’est stimulant de travailler sur des archives inédites et j’ai eu la chance que Sylvie Lindeperg, spécialiste reconnue en histoire du cinéma à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, accepte d’encadrer ma thèse.

L’ECPAD a été un passage obligé pour mes travaux. Mais les traces de cet entre-deux-guerres sont diluées un peu partout dans divers fonds et j’ai effectué un travail, si vous me permettez l’expression, d’« archéologue de la pellicule ». C’était passionnant de rechercher, d’authentifier ces courts-métrages afin de reconstituer un puzzle. Bien-sûr, il y a eu des moments de doute lorsque je m’apercevais que je faisais fausse route dans l’identification de certains films. Mais j’ai pu compter, au sein de l’ECPAD, sur la disponibilité et le professionnalisme des équipes de la médiathèque et des archives. Je tiens ici une nouvelle fois à les remercier.

2/ Difficile de résumer tout ce travail en quelques lignes, mais quel(s) constat(s)/conclusion(s) en avez-vous tiré ?

L’entre-deux-guerres restait une période méconnue de l’histoire de l’ECPAD. D’une part, mes recherches montrent que le ministère de la Guerre a utilisé le cinéma à des fins d’instruction. Pour cela, une section cinématographique se structure et gagne en efficacité pour réaliser et diffuser des films dans les casernes. Cela a notamment été rendu possible grâce à la personnalité et à la persévérance du colonel Pierre Calvet, véritable chef d’orchestre du cinéma militaire de 1926 à 1940. D’autre part, le film a été employé par la Marine et l’armée de l’Air pour se donner de la visibilité auprès du grand public, particulièrement pour encourager les recrutements. Enfin, pour la période de la « drôle de guerre », j’ai prolongé les travaux de François Borot, ancien de l’ECPAD, sur le Journal de guerre. J’ai notamment mis en lumière les activités du cinéaste Jean Renoir, alors mobilisé, car la question des liens entre des personnalités du métier et le cinéma militaire est un sujet qui m’intéresse. En 2017, mon jury de soutenance a notamment apprécié mon approche de la période, mêlant description des structures et des personnes qui les ont fait fonctionner. L’envie de mettre à disposition du plus grand nombre mes travaux a motivé la mise en ligne récente de ma thèse.

3/ Un mot sur l’ECPAD et ses fonds d’archives ?

L’ECPAD est ouvert sur l’extérieur et de grands noms sont passés, depuis 1915, au sein de l’institution. Ainsi, la richesse de ses fonds est le reflet du travail de photographes et caméramans qui allient, encore à l’heure actuelle, professionnalisme et sens artistique. Grâce à eux, il y a encore de nombreux – et passionnants – sujets de recherche devant nous dans les collections de l’ECPAD !

Pellicules en uniformes : le cinéma au service des forces armées françaises, septembre 1919 – juin 1940

Résumé : Cette thèse a pour vocation de combler un vide historiographique, à savoir l’étude d’une pluralité de l’emploi du cinéma par les forces armées françaises, de la mise en veilleuse des structures en septembre 1919 à l’armistice de juin 1940. Ce travail s’est appuyé sur des archives inédites rapatriées de Russie qui éclairent sous un jour nouveau le lien entre le cinéma et le ministère de la Guerre – et de fait l’armée – notamment à des fins d’instruction. L’étude se structure autour d’un double mouvement au cœur de la problématique : d’une part celui de l’utilisation du médium au sein de l’institution militaire et, d’autre part, son inscription dans le paysage étatique d’un cinéma à la fois d’enseignement, éducateur et de propagande qui connaît un certain âge d’or. La première partie porte sur une analyse structurelle de la Section cinématographique de l’armée (SCA) qui renaît au mitan de l’année 1920, avec une mise en regard de ses enjeux et de ses avancées pendant l’entre-deux-guerres. En parallèle, la question d’un emploi du cinéma au sein de la Marine nationale et de l’armée de l’Air révèle un usage politique, visant à répondre à des défis structurels. Dans une seconde partie, sont étudiées la production de la SCA, à la fois les films d’instruction – cœur de sa filmographie – et ceux s’inscrivant dans une logique d’éducation (morale, patriotique ou prophylactique) et de propagande notamment coloniale. Enfin, l’étude explore la mutation du cinéma militaire et son entrée dans l’âge adulte de la « drôle de la guerre » à juin 1940.

Thèse disponible en ligne dans son intégralité : Pellicules en uniformes: le cinéma au service des forces armées françaises, septembre 1919 – juin 1940 (archives-ouvertes.fr)