Un instrument de recherche pour le 110e anniversaire de la création de l’escadrille La Fayette
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Publié le 14 avril 2024
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À l’occasion du 110e anniversaire de la création de l’escadrille La Fayette, l’ECPAD met en ligne un état thématique des fonds, c’est-à-dire un instrument de recherche permettant d’explorer un ensemble d’archives. Consacré aux archives photographiques et audiovisuelles relatives à cette unité et aux formations qui en ont perpétué les traditions au sein de l’aviation militaire française, cet instrument de recherche rassemble 23 171 photographies et 23 films représentant près de 17 heures d’archives cinématographiques, couvrant une période allant du 28 décembre 1915 au 4 octobre 2019.
Produits par les services photographiques et cinématographiques des armées, ces documents permettent de suivre, sur plus d’un siècle, la trajectoire d’une unité devenue emblématique. À travers les opérations militaires, les temps d’instruction ou les cérémonies commémoratives, ils donnent à voir la manière dont l’escadrille La Fayette, puis les unités qui en ont repris les traditions, ont contribué à entretenir et à renouveler, au fil des conflits, le lien singulier unissant la France et les États-Unis.

Base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur (Haute-Saône), 14 mai 1916.
© Gabriel Boussuge/SPA/ECPAD/SPA 20 P 239

donne ses instructions.
Base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur (Haute-Saône), 14 mai 1916.
© Gabriel Boussuge/SPA/ECPAD/SPA 20 P 247
Une unité emblématique de l’histoire militaire et diplomatique franco-américaine
Créée en avril 1916 en pleine Première Guerre mondiale, l’escadrille La Fayette est une unité de l’aéronautique militaire française composée majoritairement de volontaires américains venus combattre aux côtés des Français, alors même que les États-Unis ne sont pas encore entrés en guerre. Installée notamment sur le terrain d’aviation de Luxeuil, elle se distingue par son engagement dans les combats aériens du front occidental, en particulier à Verdun. Devenue célèbre pour la nationalité de ses pilotes comme pour son emblème à la tête de Sioux, l’escadrille contribue à incarner, dès cette époque, la solidarité entre la France et les États-Unis. Après 1918, son nom et ses traditions sont repris par plusieurs unités de l’armée de l’Air française, assurant la continuité de cet héritage jusqu’à aujourd’hui.
Des volontaires américains dans l’aviation française
Les archives les plus anciennes conservées par l’ECPAD documentent la formation des volontaires américains engagés dans l’aviation française avant même l’entrée en guerre des États-Unis. Les photographies prises au camp d’aviation militaire de Pau à la fin de l’année 1915 montrent ces futurs pilotes en cours d’instruction dans les écoles de l’aéronautique militaire française. En uniforme de la Légion étrangère, Paul Pavelka apparaît déjà sur les images avant même l’obtention de son brevet et son arrivée dans l’escadrille américaine en août 1916.

Camp d’aviation militaire de Pau (Pyrénées-Atlantiques), 28 décembre 1915.
© Jacques Agié/SPA/ECPAD/SPA 4 X 201
Au printemps 1916, ces volontaires sont regroupés sur le terrain d’aviation de Luxeuil au sein de l’escadrille N 124, placée sous le commandement du capitaine français Georges Thénault. Les reportages photographiques et cinématographiques réalisés sur ce terrain constituent un témoignage précieux sur les débuts de l’unité : scènes de la vie quotidienne, préparation des appareils Nieuport utilisés lors des premières missions et portraits des pilotes fondateurs : James McConnell, William Thaw, Norman Prince, Kiffin Rockwell, Victor Chapman, Bert Hall et Elliot Cowdin.
Rapidement engagée sur les secteurs les plus disputés du front occidental, l’escadrille participe notamment aux combats aériens de Verdun en 1916. Thénault se souvient dans ses mémoires publiées à Boston en 1921 que Verdun était devenu « le cri général ». D’autres documents témoignent de son activité en 1917, notamment sur le terrain d’aviation de Ham dans la Somme.
Les images évoquent à la fois les activités quotidiennes de l’escadrille et la construction progressive d’une image publique de l’unité. Ses emblèmes et ses mascottes – en particulier les lions Whiskey et Soda – contribuent à diffuser une légende largement relayée par les actualités produites par la Section photographique et cinématographique de l’armée. Les nombreuses victoires homologuées de Raoul Lufbery, présenté comme un « as », comme la mort du pilote Victor Chapman dans le ciel de Verdun, attirent l’attention du quartier général, qui envoie des décorations et dépêche des opérateurs chargés de documenter l’activité de l’escadrille.
Le rôle de l’image apparaît ainsi déterminant dans la formation précoce du mythe. Dans Flying for France, brochure publiée dès 1917 par McConnell, l’aviateur américain raconte :
« Aujourd’hui, l’équipe de tournage de l’armée nous a filmés. On a fait un grand spectacle. Trente avions de bombardement ont décollé à la chaîne et on les a suivis. On a fait des cercles et des piqués devant la caméra. On a été pris en photo en groupe, puis individuellement, en tenue de vol, et Dieu sait quoi d’autre. Ces images seront diffusées aux États-Unis ».

Base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur (Haute-Saône), 14 mai 1916.
© Gabriel Boussuge/SPA/ECPAD/SPA 20 P 229
La Seconde Guerre mondiale : la reprise du nom « La Fayette »

Curtiss P-40 Warhawk.
Aérodrome de Maison Blanche (Alger, Algérie), 8 janvier 1943.
© Photographe inconnu/SCA/ECPAD/TERRE 9-96

Aérodrome de Maison Blanche (Alger, Algérie), 9 janvier 1943.
© Photographe inconnu/SCA/ECPAD/TERRE 9-114
Les archives conservées par l’ECPAD permettent également de suivre la résurgence de cette tradition durant la Seconde Guerre mondiale. Héritier des traditions de l’escadrille, mais constitué intégralement de pilotes français, le groupe de chasse II/5 apparaît dans les archives photographiques et filmées du début du conflit, durant la drôle de guerre et la campagne de France.
En octobre 1939, un article de Joseph Kessel, correspondant de Paris-Soir, contribue à remettre en lumière l’existence de cette unité. Évoquant les mots attribués au colonel Stanton – « La Fayette, nous voici ! » – prononcés au nom du général Pershing devant la tombe du marquis de La Fayette en 1917, il titre son reportage : « La revoici ! ».
Dans cet esprit, le Service cinématographique de l’air produit des images montrant les pilotes du groupe lors de combats aériens reconstitués, destinées aux actualités de guerre. Il s’agit de manifester la permanence de la fraternité d’armes franco-américaine à un moment où les États-Unis fournissent à l’armée de l’Air française une partie importante de ses avions.
La renaissance officielle du nom « La Fayette » intervient après le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942. L’intervention du colonel américain Harold Willis, ancien pilote de l’escadrille de 1916, joue alors un rôle déterminant. Reconnaissant l’insigne à tête de Sioux peint sur les appareils du groupe de chasse II/5 stationnés à Casablanca, il intervient auprès du général Eisenhower afin d’obtenir son rééquipement et son engagement aux côtés des forces alliées.
Les reportages réalisés à Alger en 1943 témoignent de ce rééquipement et de l’intégration du groupe dans le dispositif aérien allié. Les archives permettent ensuite de suivre son activité dans les opérations menées en Afrique du Nord, puis lors des missions aériennes liées à la libération du territoire français. Elles soulignent également le rôle essentiel du Service cinématographique de l’air de la France libre dans la documentation des opérations depuis l’Afrique du Nord et rappellent la place centrale de l’image dans l’effort de guerre.
De la guerre froide aux opérations contemporaines
Après la guerre, les traditions de l’escadrille sont maintenues au sein de l’armée de l’Air. Les reportages photographiques et les films produits par les services cinématographiques des armées témoignent des profondes transformations de l’aviation de chasse française dans la seconde moitié du XXe siècle.
À partir des années 1960, la base aérienne de Luxeuil-Saint-Sauveur devient l’un des principaux lieux d’implantation de l’unité devenu l’escadron de chasse 2/4 La Fayette. Les archives montrent l’instruction des pilotes, la préparation des missions et la mise en œuvre des appareils, depuis les Mirage III jusqu’aux Mirage 2000 engagés dans la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire française.
Les documents plus récents témoignent enfin de l’activité de l’escadron dans les opérations contemporaines et de la place croissante occupée par la mémoire de l’escadrille dans les relations franco-américaines, notamment à travers les cérémonies organisées au mémorial de l’escadrille La Fayette à Marnes-la-Coquette. Lors de ces cérémonies, l’escadron de chasse 2/4 La Fayette et des appareils du squadron américain héritier des traditions de l’escadrille dans l’US Air Forcesont régulièrement réunis pour porter ensemble cet héritage.

Mémorial de l’escadrille La Fayette (Marnes-la-Coquette, Hauts-de-Seine), 20 avril 2016.
© Olivier Le Comte/ECPAD/ECCPAD/2016_ECPAD_086_O_001_018
L’escadrille La Fayette : de l’épopée mythique à l’objet d’histoire

Camp d’aviation militaire de Pau (Pyrénées-Atlantiques), 28 décembre 1915.
© Jacques Agié/SPA/ECPAD/SPA 4 X 201
L’histoire de l’escadrille La Fayette s’est construite selon des régimes d’écriture distincts qu’il convient de distinguer pour interpréter les archives. Les premiers récits, produits par les acteurs eux-mêmes, relèvent d’une littérature de témoignage qui participe à l’élaboration d’une mémoire héroïque de l’unité. Cette mémoire, largement diffusée dès la Grande Guerre, a durablement orienté les représentations de l’escadrille et se retrouve, sous différentes formes, dans les images conservées.
Les travaux historiques plus récents, fondés sur l’exploitation critique des archives, ont cherché à replacer l’escadrille dans ses contextes institutionnels, sociaux et diplomatiques. L’historiographie apparaît ainsi comme un ensemble stratifié, dont la connaissance est nécessaire pour appréhender la nature, les conditions de production et les usages des documents réunis dans le présent instrument de recherche.
L’histoire de l’escadrille La Fayette a longtemps été racontée à travers le prisme du témoignage et du récit héroïque. Dès la Grande Guerre, les écrits de ses membres, comme ceux du pilote américain James McConnell ou de son commandant français Georges Thénault, contribuent à diffuser l’image de volontaires venus combattre pour la France par idéal, souvent présentés comme des « chevaliers du ciel ».
Dans la préface de leur ouvrage publié en 1920 , The Lafayette Flying Corps, James Norman Hall et Charles Bernard Nordhoff reprennent cette vision et placent en exergue un extrait du discours prononcé par le Premier ministre britannique David Lloyd George devant la Chambre des communes le 29 octobre 1917 :
« [Les aviateurs] sont la chevalerie de cette guerre, sans peur et sans reproche ; et ils rappellent les jours légendaires de la chevalerie, non seulement par l’audace de leurs exploits, mais aussi par la noblesse de leur esprit ».
McConnell lui-même évoque la mort de son camarade Kiffin Rockwell en des termes révélateurs de cette sensibilité : « La flamme de la chevalerie brûlait encore intensément dans le cœur sensible et délicat de ce garçon », écrit-il après la disparition du pilote qui s’était engagé pour « payer sa dette à La Fayette et Rochambeau ». Ce récit, largement relayé par la presse et les publications de l’après-guerre, participe à la construction d’un mythe destiné à mobiliser l’opinion publique américaine.
Après 1945, une nouvelle génération d’ouvrages entreprend de documenter plus précisément l’histoire opérationnelle de l’unité. Des auteurs comme Jean Gisclon, ancien pilote du groupe de chasse II/5 La Fayette durant la Seconde Guerre mondiale, mettent en évidence la continuité entre les volontaires de 1916 et les unités de l’armée de l’Air française, faisant de l’emblème à la tête de Sioux le symbole d’une tradition militaire transmise à travers les conflits.
En France, les travaux de Claude Carlier et de Patrick Facon contribuent à sortir l’aviation militaire de la Grande Guerre d’une histoire essentiellement mythique en s’appuyant sur l’exploitation systématique des archives. La Revue historique des armées devient l’un des principaux lieux de diffusion de ces recherches, même si les traces du récit héroïque résistent longtemps : en 1967, le colonel de Chasteigner y évoque toujours « l’élan des chevaliers ».
L’historiographie récente adopte désormais une perspective plus large. Les recherches contemporaines s’attachent à replacer l’escadrille dans le contexte social et politique de la Grande Guerre et des relations franco-américaines, en explorant notamment la diversité des parcours individuels des pilotes et l’impact diplomatique réel de leur engagement. Comme l’a montré l’historien américain John H. Morrow, ces travaux permettent également de redonner une place à des figures longtemps marginalisées dans le récit héroïque, telles qu’Eugène Bullard, pilote afro-américain engagé dans l’aviation française, et d’une manière générale, tous les volontaires américains qui n’ont pas intégré l’escadrille La Fayette, faute de place. Le Lafayette Flying Corps est créé dès juin 1916 pour les placer dans d’autres escadrilles françaises, mais ils demeurent moins connus malgré leur nombre : plus de 200 volontaires contre 38 au sein de l’escadrille La Fayette entre sa création et son transfert dans l’armée américaine en février 1918.

Base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur (Haute-Saône), 14 mai 1916.
© Gabriel Boussuge/SPA/ECPAD/SPA 20 P 232
Ainsi présentées, ces archives permettent de suivre sur plus d’un siècle la trajectoire singulière d’une unité née de l’engagement de volontaires étrangers et devenue l’un des emblèmes durables de l’aviation militaire française. Des terrains d’aviation de la Grande Guerre aux bases aériennes contemporaines, des Nieuport et SPAD de 1916 aux appareils modernes de l’armée de l’Air et de l’Espace, elles témoignent à la fois d’une expérience combattante, d’une tradition militaire transmise et d’une mémoire partagée entre la France et les États-Unis.

Mémorial de l’escadrille La Fayette (Marnes-la-Coquette, Hauts-de-Seine), 20 avril 2016.
© Olivier Le Comte/ECPAD/ECPAD/2016_ECPAD_086_O_001_079
En mettant à disposition ce corpus photographique et cinématographique, l’ECPAD offre aux chercheurs, historiens et amateurs d’histoire aéronautique un ensemble documentaire permettant d’observer, à travers les images, la manière dont s’est construite la légende de l’escadrille La Fayette devenue un véritable objet d’histoire transatlantique.
Cet instrument de recherche est consultable en ligne et peut être téléchargé dans son intégralité à l’adresse suivante
Chérif Slimani