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    Une mise en récit de l’événement.
    Quand l’armée filmait Verdun, 1916-1917

    Publié le 1 février 2026


    Entretien avec Clément Puget, réalisé par Laura Pennanec’h

    Cet entretien a été effectué avec Clément Puget, historien et maître de conférences en cinéma et audiovisuel à l’université Bordeaux-Montaigne. L’entrevue a pour origine la projection-débat « Images de guerre : de Verdun à aujourd’hui, récits et enjeux », présentée par l’ECPAD au festival Allez Savoir à Marseille, le 26 septembre 2025. Alors que la discussion portait sur les représentations de la bataille de Verdun à l’écran entre 1916 et 2016, l’entretien ci-après revient sur les archives filmées de la Grande Guerre conservées par l’ECPAD.

    Avant-propos

    Bataille-fleuve, « hyperbataille[1] », Verdun est l’un de ces affrontements qui semble résumer à lui seul la Grande Guerre. Pendant dix mois, entre février et décembre 1916, les armées française et allemande s’affrontent dans une guerre dont les mouvements constants sont presque invisibles tant le champ de bataille est étroit ; les pertes humaines, moins importantes que dans la Somme, sont pourtant érigées en exemple du sacrifice ultime fourni par l’armée française et contribuent à faire de Verdun « la » bataille de la Première Guerre mondiale. Construit et raconté alors que l’événement est encore en cours, le mythe de Verdun participe d’une vision figée d’un affrontement dont les historiens s’attachent désormais à déceler la part de vrai et, à l’inverse, de réécriture[2].

    Le travail des opérateurs de la Section cinématographique de l’armée (SCA) en 1916 contribue à ce récit. Fondée en février 1915 par le ministère de la Guerre en association avec la Chambre syndicale de la cinématographie, la SCA a pour mission d’envoyer des opérateurs filmer des scènes relatives à la guerre à des fins de documentation et de propagande. Verdun ne fait pas exception à la règle et de nombreux films sont réalisés sur le sujet et ce, dès 1916[3]. Les productions s’inscrivent dans une typologie bien précise : des courts-métrages sur des thèmes ciblés, à l’instar d’Autour de Verdun (nov. 1916) ; des films composés à long-métrage comme La Revanche des Français devant Verdun (janv. 1917) ; des actualités filmées, à l’image des Annales de la guerre à partir de 1917 et, enfin, des films récapitulatifs réalisés à la fin du conflit[4].

    Le travail de Clément Puget, en portant sur les manières de mettre en scène la bataille de Verdun à l’écran, revient sur les archives militaires qui, alors qu’elles constituent les premières images filmées de l’affrontement, sont souvent effacées par les productions cinématographiques ultérieures sur le sujet. Cet entretien revient sur cette histoire méconnue.

    Entretien

    Laura Pennanec’h : Quelles sont les premières images filmées de Verdun et quand sont-elles diffusées ?

    Clément Puget : S’il est difficile de dater précisément la diffusion des films commandés par la SCA pendant la Première Guerre mondiale, on sait néanmoins que les premiers films consacrés à la bataille de Verdun sortent alors que les affrontements sont toujours en cours. C’est notamment le cas du film Autour de Verdun, distribué par la firme Éclair, qu’on peut dater de novembre 1916. Il faut bien avoir à l’esprit que montrer ce film au public alors que la bataille n’est pas terminée est loin d’être innocent ; l’événement que Verdun est déjà devenu, par le biais d’autres récits qu’en fait entre autres la presse, est renforcé par le discours cinématographique. Ici, il est ramassé en un court-métrage de 11 min dont le titre suggère une réalité que l’historiographie rappelle aujourd’hui : le champ de bataille n’est pas accessible aux opérateurs qui y vont soit pendant les accalmies, soit la nuit – dans des conditions techniques qui rendent difficile toute captation – ou qui doivent se résoudre à filmer non pas Verdun le champ de bataille ni Verdun la ville, mais bien ses alentours.

    LP : En ce sens, quand on sait à quel danger sont exposés les opérateurs, il est frappant de voir quelle séquence vient conclure ce film : un carton nous annonce « Les risques du métier. Un opérateur cinématographique venant de recevoir un éclat d’obus est évacué vers le poste de secours ». Alors que l’ensemble du film tenait les opérateurs à l’écart des combats, la fin nous suggère l’inverse. Est-ce que cette mise en scène de soi, du métier de caméraman, est fréquente ?

    CP : On trouve des plans similaires ailleurs, dans les autres productions de la SCA jusqu’en 1919 mais ce n’est pas fréquent, loin de là. Surtout, il faut noter l’importance du carton qui vient nous renseigner : sans ce carton, on ne peut pas deviner de qui il s’agit puisque l’opérateur n’a pas son matériel de prise de vue pour prouver son statut. Et c’est là que la séquence est particulièrement intéressante puisqu’elle nous rappelle que les opérateurs viennent du civil, ils ne sont pas des militaires de carrière mais parce qu’ils ont un uniforme, ils sont aussi des soldats à abattre. Par ailleurs on peut penser, à la vue des plans qui suivent, que l’opérateur est plus que blessé : il est porté les jambes en avant et les bras repliés ce qui répond à un code iconographique bien précis ; ce sont les morts d’ordinaire qu’on porte ainsi. La mise en scène contribue à cette impression alors que les brancardiers sont filmés en train de partir vers le lointain, sans poste de secours ni hôpital en vue. Et pourtant, les derniers plans viennent contredire cette perception : soudain, les bras s’agitent, le soldat qu’on pensait mort se lève, dans une mise en scène très opposée à ce qui précède. Il est possible qu’il s’agisse d’un montage de deux événements distincts, ce qui expliquerait cette incohérence mais on peut aussi émettre l’hypothèse que l’opérateur « filmant » ait demandé à l’opérateur « filmé » d’adopter une posture laissant à penser qu’il était mort avant de se remettre en mouvement. Quoi qu’il en soit, alors qu’au sein de l’armée des voix s’élèvent à l’égard des « planqués » qui ne prendraient pas autant de risques que les soldats de première ligne, une telle séquence permet de montrer que les opérateurs sont touchés, voire meurent et que leur position est aussi dangereuse qu’une autre.

    LP : On l’a dit, Autour de Verdun est diffusé alors que la bataille est toujours en cours. Ce n’est pas le cas de La Revanche des Français devant Verdun, dont on situe la sortie en janvier 1917 soit quelques semaines après la fin des combats. Pour commencer, arrêtons-nous peut-être sur le titre : qu’est-ce que le terme « revanche » a de particulier ?

    CP : Ce qui est intéressant, c’est que le titre complet est « La Revanche des Français devant Verdun (octobre – décembre 1916) » donc on voit bien qu’on se concentre sur les derniers temps de la bataille, sa conclusion, sa victoire – dont l’appropriation varie selon le camp. C’est un film qui met vraiment en scène une dichotomie très nette entre les deux belligérants puisque contrairement à d’autres batailles comme la Somme par exemple, qui se déroule au même moment (ndlr : la bataille de la Somme s’étend de juillet à novembre 1916) et qui oppose les Britanniques et les Français aux Allemands, Verdun c’est l’Allemagne contre la France. C’est un élément très important dans l’imaginaire national français qui porte une haine héréditaire franco-allemande datant au moins de 1870. En ce sens, le titre du film est en effet lourd de sens, surtout si on rappelle le contexte dans lequel il est diffusé : à partir du 1er février 1917, la SCA fusionne avec son équivalent photographique, la Section photographique de l’armée (SPA) sous le nom de SPCA et la collaboration avec les grandes firmes s’arrête. La Revanche des Français devant Verdun sort juste avant, c’est encore un film de la période SCA mais on est très proches de ce moment où l’armée va davantage contrôler ces images en les produisant intégralement. De même, on assiste début 1917 à un vrai changement lorsque la SPCA va créer Les Annales de la guerre, un magazine d’actualités filmées dédié aux images militaires, et on peut dire qu’à ce moment-là, la propagande est un peu plus active, un peu plus évidente. Ce film, La Revanche des Français devant Verdun, l’annonce dès janvier 1917, ne serait-ce que par son titre qui rappelle aux spectateurs qui vont le voir, qu’ils soient civils ou militaires, que la lutte contre l’Allemagne ne s’inscrit pas juste dans le conflit en cours mais qu’il s’agit bien d’une « revanche » devant l’histoire.

    LP : La Revanche des Français devant Verdun est l’un des plus longs films réalisés par la SCA au cours de la Grande Guerre, avec 900 m de pellicule. Dans quelle mesure cette durée est éloquente quand on pense aux enjeux de propagande du ministère de la Guerre à l’époque ? et de quelle manière ce film (re)présente-t-il la bataille de Verdun ?

    CP : En effet. Ce film fait 29 min, c’est très long pour l’époque ; il y a très peu de films qui arrivent à la durée de ce qu’on qualifierait aujourd’hui de « moyen-métrage ». En termes de moyens financiers, c’est très signifiant. Par ailleurs, c’est un film de montage qui évoque beaucoup de moments-clés de la bataille, de ses débuts jusqu’au dénouement – quand bien même le titre nous annonce « octobre-décembre ».

    Par exemple, on voit des épisodes liés à la Voie sacrée[5] qui datent vraisemblablement d’avant l’automne 1916 et qui ont été, avant La Revanche, déjà montrés dans d’autres films de la SCA. Par sa longueur, ce film a l’ambition de nous raconter la bataille et sa fin, ce qui n’était pas du tout le cas des films précédents comme Autour de Verdun dont la durée ne le permet tout simplement pas. Ces productions, bien qu’étant également montées, prétendent nous montrer ce qui a lieu, ce qui est en train de se passer à Verdun ; La Revanche, a contrario, est déjà une manière de s’interroger sur ce qu’on va raconter de cette bataille. On assiste à une mise en récit de l’événement. Ce n’est pas pour rien que ce film mise autant sur un certain imaginaire géographique dans lequel les forts, au premier rang desquels Douaumont, occupent un rôle stratégique. Il faut bien rappeler qu’avant la bataille de Verdun, en 1915, l’état-major français considérait superflu voire démesuré de mettre des moyens militaires dans cette ceinture fortifiée qu’on pensait alors imprenable ; en raison de la difficulté d’accès du terrain, il semblait improbable que l’armée allemande aille à Verdun. En février 1916, Douaumont est donc un fort très mal défendu, désarmé et vidé de ses hommes. Les Allemands le prennent très facilement dès les premiers jours de la bataille et toute l’histoire côté français va consister à dire que les Allemands ont eu ce fort de haute lutte et que, hélas, l’armée française n’a pas pu résister ; c’est complètement faux.

    L’ECPAD remercie chaleureusement Clément Puget pour cet échange ainsi que le festival Allez Savoir pour avoir permis la tenue de ce ciné-débat.

    Ressources

    Les films évoqués ci-dessus sont à retrouver en intégralité sur le site ImagesDéfense :

    Bibliographie

    VEYRAT-MASSON, Isabelle. Télévision et Histoire, la confusion des genres. Docudramas, docufictions et fictions du réel. Bry-sur-Marne : Ina / Bruxelles : De Boeck, collection « Médias Recherches », 2008.

    BAECQUE, Antoine (de). De l’histoire au cinéma. Paris : Éditions Complexe, 2009.

    PUGET, Clément. Verdun, le cinéma, l’événement. Paris : Nouveau monde éditions / Ministère de la Défense, 2016.

    VÉRAY, Laurent. Les images d’actualité de la Grande Guerre. dans Denis, Sébastien et Sené, Xavier (dir.). Images d’armées. Un siècle de cinéma et de photographie militaires : 1915-2015. Paris : Ministère de la Défense / ECPAD / CNRS éditions, 2015.

    VÉRAY, Laurent. Avènement d’une culture visuelle de la guerre. Le cinéma en France de 1914 à 1928. Paris : Nouvelles Éditions Place / Ministère des Armées, 2019.


    Notes

    [1] On doit ce terme à François Cochet : COCHET, François. 1916-1917 : Le temps des hyperbatailles. Dans : La Grande Guerre. Paris : Perrin, 2018, p. 261‑328.

    [2] BOURLET, Michaël. Les mythes paradoxaux du combat à Verdun. Dans : COCHET, François. Les dramaturgies de Verdun : de 1916 à nos jours. Paris : Éditions Pierre de Taillac, 2025, p. 65‑82.

    [3] Du printemps 1915 à janvier 1917, les films sont réalisés par des opérateurs mandatés par la Chambre syndicale, mobilisés dans l’armée et autorisés à filmer par l’autorité militaire ; les firmes membres de la Chambre, à savoir Pathé, Gaumont, Éclipse et Éclair, prennent à leur charge la chaîne de production des images, du tournage à la diffusion. À compter du 1er février 1917, la SCA fusionne avec son équivalent photographique, la Section photographique de l’armée (SPA) sous le nom de SPCA ; l’accord avec les Chambres syndicales est rompu et ce sont désormais les autorités qui gèrent l’ensemble de la production.

    [4] On citera pour exemple La Femme française pendant la guerre (14.18 A 975) ou encore Les Enfants de France pendant la guerre (14.18 B 377).

    [5] La Voie sacrée est un axe stratégique de la Grande Guerre, reliant Bar-le-Duc à Verdun et permettant l’acheminement quotidien d’hommes, de matériel et de ravitaillement.

    Citation

    PENNANEC’H, Laura, PUGET, Clément. Une mise en récit de l’événement. Quand l’armée filmait Verdun, 1916-1917. Dans : www.ecpad.f [En ligne]. 21 février 2026. Disponible à l’adresse : https://www.ecpad.fr/articles-scientifiques/une-mise-en-recit-de-levenement-quand-larmee-filmait-verdun-1916-1917/

    Auteurs

    Clément Puget est historien de formation et maître de conférences en cinéma et audiovisuel à l’université Bordeaux-Montaigne. Ses enseignements et travaux de recherche portent sur les rapports entre histoire et cinéma (de la Première Guerre mondiale notamment), le cinéma documentaire, la notion d’archive ou encore les questionnements relatifs à l’écriture de l’événement et, précisément, de la bataille au cinéma et dans les sources audiovisuelles, de 14-18 à nos jours. Il est l’auteur d’un ouvrage : Verdun, le cinéma, l’événement (Nouveau Monde Éditions/Ministère de la Défense, 2016) et a codirigé David Lynch et les Arts (revue Ligeia, 2018), L’histoire en images. L’œuvre audiovisuelle de Marc Ferro (Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2020) et À la recherche de l’Histoire du cinéma 1908-1919 (Presses universitaires de Bordeaux, 2022).

    Laura Pennanec’h est docteure en histoire de l’EHESS. Aujourd’hui adjointe au département de la médiation et des publics à l’ECPAD, elle coordonne des projets de valorisation éditoriale, culturelle, scientifique et pédagogique à destination d’un large éventail de publics. Elle est également chercheuse associée au Centre Alexandre-Koyré (EHESS/CNRS/MNHN), membre affiliée à l’Institut des humanités en médecine de Lausanne et membre du comité de rédaction de la revue Histoire, médecine et santé


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